Série : Le lapsus corporel (3/3) -Du rôle de victime à la compassion : le tournant qui réconcilie
Dernière mise à jour : 17 août

Dans les deux premiers articles de cette série, nous avons exploré ce que sont les lapsus corporels et comment ils guident le corps, niveau après niveau, jusqu'à la scène traumatique originelle.
Nous avons vu comment le corps reconstitue l'histoire — avec une précision absolue, une fidélité que le mental seul n'aurait jamais pu atteindre. Comment la personne revit, dans sa chair, ce moment enfoui depuis des années.
Mais ce voyage ne s'arrête pas là. Il existe un huitième temps — pas un niveau de lapsus, mais un tournant décisif. Le moment le plus bouleversant de tout le processus.
Le moment où la caméra intérieure se retourne.
Jusqu'ici : la place de la victime
Les six premiers niveaux de lapsus nous ont permis d'explorer notre histoire depuis un seul point de vue — celui de l'enfant que nous étions. Celui qui a subi. Celui qui a souffert. Celui dont le corps a gardé la trace de chaque instant douloureux.
C'est une étape indispensable et courageuse. Reconnaître sa propre souffrance, la laisser remonter, lui permettre d'être enfin vue — c'est déjà un acte de libération immense.
Mais quelque chose d'encore plus profond attend.
Le tournant : apercevoir le monde de l'autre
Au septième niveau, alors que la scène traumatique est là — entière, vivante, douloureuse —
quelque chose se déplace.
La caméra intérieure, après être allée visiter au plus profond de l'être les souffrances de l'enfant, se retourne. Et pour la première fois, elle aperçoit l'autre. Le parent. L'adulte. Celui qu'on a longtemps appelé le bourreau.
Ce changement de perspective est radical. Et souvent inattendu.
Ce n'est pas une décision consciente. Ce n'est pas un effort de volonté ou une injonction au pardon. C'est le corps lui-même qui, après avoir tout traversé de sa propre souffrance, ouvre une porte vers la compréhension.
Comprendre sans excuser
Ce que nous découvrons alors est souvent bouleversant : l'autre, lui aussi, était blessé. L'adulte qui a fait du mal portait lui-même des blessures que personne n'avait jamais vues. Des traumatismes hérités, des histoires non résolues, une souffrance qui cherchait à s'exprimer — et qui s'est exprimée de la pire des façons.
Ce moment n'est pas une absolution. Il ne s'agit pas de minimiser ce qui s'est passé, ni d'excuser l'inexcusable. La souffrance infligée reste réelle. Elle a existé. Le corps en a témoigné.
Mais comprendre les mécanismes qui ont poussé l'autre à agir ainsi — percevoir les blessures profondes qui l'habitaient — change quelque chose de fondamental dans notre façon de porter cette histoire.
La compassion — une libération inattendue
Ce que j'observe dans ma pratique, à ce moment précis du travail, est toujours d'une grande
La personne, qui portait depuis des années une colère, une incompréhension, parfois une haine envers celui qui lui avait fait du mal, aperçoit soudain — depuis l'intérieur de son propre revécu — l'humanité blessée de l'autre.
Et quelque chose se dépose.
Ce n'est pas de la pitié. Ce n'est pas de la faiblesse. C'est une forme de compassion — profonde, sobre, adulte. La reconnaissance que l'autre était lui-même une victime de son histoire, de ses propres blessures non traversées.
Cette compassion ne signifie pas que ce qui s'est passé était acceptable. Elle signifie que nous cessons d'en être prisonniers.
Vers la réconciliation
C'est de cette compréhension que naît la possibilité du pardon. Non pas un pardon de façade, prononcé sous injonction ou par peur du conflit. Mais un pardon vécu, traversé, ancré dans le corps.
Un pardon qui libère — d'abord celui qui pardonne.
Et c'est là que la réconciliation devient possible. Avec soi-même d'abord — avec cet enfant que l'on était, qu'on peut enfin accueillir, consoler, réinvestir. Puis avec les autres — ces relations qui portaient le poids de l'histoire non résolue et qui peuvent, enfin, respirer autrement.
Je suis convaincue que c'est ici que se joue l'essentiel. Pas seulement dans le revécu du
traumatisme — mais dans ce passage, délicat et bouleversant, de la souffrance vers la
compréhension. De la blessure vers la compassion. De l'enfermement vers la liberté.
Ce que cela change, concrètement
Les personnes qui traversent ce tournant témoignent souvent d'un changement profond dans leurs relations — avec leurs parents, leurs enfants, leur partenaire. Comme si le fait d'avoir enfin compris l'origine de leur propre histoire leur permettait de voir l'autre avec des yeux nouveaux.
Moins de réactivité. Moins de schémas répétitifs. Plus d'espace intérieur pour choisir — plutôt que de subir.
C'est cela, la réconciliation. Non pas un état idéal et lisse. Mais une façon d'habiter sa vie de
manière plus libre, plus authentique — en ayant retrouvé qui l'on était avant les blessures, et en ayant compris, enfin, l'histoire qui nous avait éloignés de nous-mêmes.
Le corps comme témoin, la mémoire comme chemin. Et la compassion comme horizon.


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